Point de vue, par Jean-Daniel Rainhorn, Collège d'études internationales à la Maison des sciences de l'homme


Le tremblement de terre de janvier 2010, qui a détruit une partie de Port-au-Prince et de plusieurs villes voisines, a fait, en quelques dizaines de secondes, plus de 200 000 victimes, un nombre incalculable de blessés et plus d'un million de sans-abri. Une tragédie de plus pour un pays qui, depuis la chute des Duvalier, en 1986, après vingt-neuf années d'une dictature brutale, connaît une instabilité politique majeure en partie responsable d'une crise sociale et économique importante, du délitement de l'État et d'une accélération de la migration vers d'autres pays de la région.

Au moment où, malgré de nombreux retards, les infrastructures et les logements commencent à se reconstruire, force est de constater que ce séisme a mis en évidence trois données fondamentales : les inégalités de la société haïtienne, la situation de tutelle dans laquelle est le pays vis-à-vis des institutions de l'aide internationale et la complexité des liens que le pays entretient avec son importante diaspora.
L'expérience partagée d'une tragédie qui dépasse l'imagination a changé la société haïtienne. La violence du traumatisme individuel ou collectif et les formes de solidarité qui se sont ensuivies ont favorisé la remise en cause de la hiérarchie traditionnelle des liens sociaux. Le séisme a rebattu les cartes en obligeant à repenser les règles du "vivre ensemble". Pour beaucoup, reconstruction rime avant tout avec refondation.
A ce titre, la question de l'Etat est devenue centrale. De bas en haut de l'échelle sociale existe une forte demande d'un Etat capable de répondre aux besoins essentiels de la population. Sa refondation sur des principes d'impartialité et de décentralisation est perçue comme indispensable.

De même, dans les débats au sein de la société civile, la question sociale apparaît souvent plus fondamentale que la reconstruction des bâtiments publics. Ce qui est facile à comprendre quand on sait que deux tiers de la population haïtienne vit sous le seuil de pauvreté. C'est ce qu'a bien perçu le nouveau président, Michel Martelly, lorsqu'il a déclaré la semaine dernière que le palais présidentiel serait reconstruit, mais que "la priorité, c'est la population et les sinistrés qui vivent dans les camps". Un message qui reflète bien la réalité haïtienne au moment où les enjeux ont pour noms réinsertion des victimes du séisme, insécurité alimentaire, accès à l'eau potable et santé (plus de 500 000 personnes ont été infectées par l'épidémie de choléra - qui a fait plus de 7 000 morts). Un message qui devrait être entendu par l'aide internationale au moment où un grand nombre d'organisations humanitaires sont en train de quitter le pays.

Or, pour une majorité des institutions de l'aide internationale actives en Haïti, la reconstruction semble se résumer à un slogan : "Building back better" ("reconstruire en mieux"), lancé par le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, et à une structure, la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH), coprésidée par Bill Clinton et l'ex-premier ministre haïtien Jean-Max Bellerive, et qui s'est vu attribuer des prérogatives qui sont du ressort de l'Etat national pour gérer les fonds de la reconstruction. Empêtrée dans ses jeux d'influence, la rigidité de ses règles bureaucratiques et son absence de vision à long terme, l'aide internationale a du mal à concevoir son rôle en dehors d'une assistance humanitaire et de la reconstruction physique des bâtiments. Elle n'a pas conscience que ses pratiques sont l'un des obstacles à la refondation de l'Etat.

Il est enfin frappant de voir combien la diaspora qui contribue par ses envois réguliers d'argent à l'économie nationale est maintenue à l'écart de la reconstruction. En Haïti, le mot diaspora est chargé de stéréotypes négatifs. Les émigrés haïtiens sont parfois perçus négativement par ceux qui sont restés au pays. Ils représentent pourtant des potentialités considérables, qui ne sont ni utilisées par les autorités locales ni favorisées par l'aide internationale lorsqu'elle recrute du personnel d'assistance technique. Dans l'intérêt du pays, la reconstruction devrait conduire à une "réconciliation" entre le pays et ses communautés émigrées.

Finalement, la réussite du processus de reconstruction en cours repose sur la capacité des Haïtiens à formuler et à mettre en oeuvre un nouveau contrat social. Il est clair qu'ils ont pour cela besoin de croire en eux-mêmes et en l'avenir de leur pays. Mais il faut également que se créent de nouveaux types de liens avec une communauté internationale qui a trop souvent d'Haïti l'image d'un pays "maudit", violent, instable, incapable de s'en sortir et destiné pour longtemps à être dépendant de l'aide internationale. Il est enfin nécessaire que le réservoir de compétences que représentent les Haïtiens vivant à l'étranger puisse trouver sa place dans l'élaboration d'un nouveau projet national. C'est à ces conditions qu'Haïti pourrait se réapproprier une souveraineté et des capacités de développement qu'il a en partie perdues.

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